Article de M. de Dieuleveult, reproduit avec son aimable autorisation (mai-2006)
 
 

Dans le classique Petit Larousse Illustré, la notice consacrée à La Flèche ne comporte qu'une seule "mention honorable" : «Prytanée militaire (1808), installé dans l'ancien collège des jésuites fondé par Henri IV ».

M. Larousse a fait le bon choix :

 

Il est tout à fait remarquable qu'un établissement scolaire de très haut niveau et de rayonnement national et même international ait fonctionné quasi continuellement, pendant quatre siècles et sous quatre directions successives, dans une ville aussi modeste ; mais, d'autre part, c'est bien la décision d'Henri IV d'implanter en 1604 ce collège sur les bords du Loir, et non pas ailleurs, qui a fait de La Flèche une ville à part entière au lieu du gros bourg endormi qu'elle avait été jusqu'alors et qui a "transcendé" son histoire, y compris son histoire religieuse.
 
On peut dire qu'aux XVIIe et XVIIIe siècles, la ville a vécu par et pour son collège. Pensions et hôtelleries, ateliers de tous corps de métier, commerces en tous genres, entreprises de transport, médecins et apothicaires, imprimeurs et libraires, notaires et autres gens de loi, officiers publics, gendarmerie, etc., tout un petit monde était au service des élèves, qui n'ont jamais été aussi nombreux qu'à cette époque, et de leurs familles résidant sur place ou venues en visite.
 
Du coup, dans le sillage des Jésuites, on vit s'installer à La Flèche un nombre insolite de congrégations religieuses, Cannes, Capucins, Cordeliers, Récollets, novices masculins puis Dames de l'ordre de Fontevrault, Franciscaines, Visitandines, Dames de la Madeleine, Filles de Notre-Dame dites de l'Ave. Contemplatives, enseignantes, charitables, etc., ces congrégations rendaient de multiples services, mais donnaient aussi à la ville une tonalité toute particulière, au point qu'un mémorialiste local, le chirurgien Charles Boucher, pouvait écrire à la fin du XVIIIe siècle : «La Flèche avait mérité le surnom de Sainte par la pureté des mœurs et la piété de ses habitants. Elle dut ce titre glorieux au bon naturel de ses citoyens, aux lumières et au zèle de son clergé, qui était secondé par un grand nombre de maisons religieuses dont l'édification était touchante».
 
Le même auteur évoque les multiples exercices spirituels auxquels les habitants étaient conviés, offices, prédications, retraites, processions, etc., il rappelle, avec un humour involontaire, les innombrables sonneries de cloches que les oreilles des Fléchois devaient supporter jusque tard dans la nuit et très tôt le matin, et il conclut : « Tant de secours parmi un peuple docile par nature en avaient fait une société de frères, que la charité conduisait, que l'amour du travail animait ». Le chrétien du XXIe siècle se demande tout de même si tout cela ne pesait pas un peu trop sur les épaules et les consciences des malheureux habitants...
 
Parmi les congrégations présentes à La Flèche, nous en avons volontairement oublié deux. Au XVIIe siècle, un ancien élève des Jésuites, Jérôme Le Royer de la Dauversière, bercé par les récits de voyages des Pères qui s'étaient rendus en Nouvelle France, conçut la «folle entreprise » d'y fonder à son tour une colonie et acheta pour ce faire, sur le Saint-Laurent, l'île de Ville-Marie, devenue Montréal. L'un des atouts de la réussite du projet fut la création qu'il fit à La Flèche, avec le concours d'une noble dame, Marie de la Ferre, de la congrégation des Religieuses Hospitalières de Saint-Joseph. Elles sont toujours présentes à La Flèche, mais leur maison-mère est au Canada, d'où elles rayonnent sur plusieurs continents.
 
Au moment de la Révolution, Françoise Jamin, jeune fille de Sainte-Colombe, faubourg de La Flèche, frappée de la précarité du sort de certains de ses concitoyens, orphelins, malades, handicapés, vieillards, etc., décida d'ouvrir une maison pour les accueillir : ainsi naquirent les Filles du Saint-Cœur de Marie, dites de la Providence. Jusqu'à nos jours, cette petite congrégation locale sans prétention a rendu de grands services sur le plan social. Avec les Hospitalières, elle est l'une des authentiques réussites de la chrétienté fléchoise.
Aux XIXe et XXe siècles, La Flèche s'est beaucoup transformée : sa population a augmenté, passant de moins de 5 000 habitants sous l'Ancien Régime à quelque 17 000 aujourd'hui, elle s'est étendue en englobant les bourgs voisins, elle s'est fortement industrialisée, elle est devenue, en dehors du Prytanée militaire, un très gros centre scolaire, elle s'est dotée de tous les services que requiert une ville moderne. Qu'y est devenue, durant ce temps, la communauté chrétienne?
 
Si la Révolution a marqué les esprits et laissé des traces, elle n'a causé aucune cassure irrémédiable. Certes, la ville actuelle n'est plus la "Sainte Flèche" d'autrefois (presque toutes les congrégations que nous avons citées en ont disparu), mais elle n'est pas devenue pour autant une ville de mécréants! Bien sûr, il y a eu au fil du XIXe siècle et de la première partie du XXe, principalement lors des grandes crises des années 1880 et 1900 (querelles scolaires, séparation de l'Eglise et de l'Etat), de vives tensions, au cours desquelles on vit s'opposer un anticléricalisme militant et, il faut bien l'admettre, l'intolérance d'un catholicisme demeuré très traditionnel. Cependant, dans l'ensemble, la raison, au sein d'une cité qui se veut modérée et soucieuse d'une vie harmonieuse, a toujours repris le dessus.
 
Sous l'égide de la paroisse Saint-Thomas, la vie religieuse n'a pas connu, à l'époque contemporaine, de troubles ni de ruptures graves. Si la pratique religieuse n'est plus, comme partout ailleurs, ce qu'elle était autrefois, les grandes étapes de la vie (baptême, première communion, mariage, sépulture) continuent d'y être vécues d'une façon largement majoritaire dans la fidélité à la tradition. La communauté chrétienne apparaît vraiment comme pleinement intégrée à la vie de la ville et le son des cloches de Saint-Thomas et des autres églises et chapelles (Saint-Louis du Prytanée, Sainte-Colombe, Saint-Germain-du-Val, la Providence, etc.) n'indispose nullement les oreilles de qui que ce soit...
 
En ce début de XXIe siècle, celui qui fréquente l'église Saint-Thomas, régulièrement ou épisodiquement, avec un regard bienveillant, peut-être sceptique, voire un tantinet hostile, est forcément frappé par des faits nouveaux et porteurs d'espoir : jeune âge et dynamisme communicatif du Père Paul-Antoine Drouin, actuel héritier de la longue chaîne des curés de la paroisse ; présence autour de lui, à côté de prêtres âgés chargés d'expérience, de plusieurs diacres laïcs et d'une nombreuse cohorte d'animateurs prenant en charge la liturgie, l'encadrement des enfants et celui des adultes qui souhaitent approfondir leur engagement, les services d'aide sociale, les festivités paroissiales, etc. ; renouvellement patent, au milieu de représentants toujours assidus de la "vieille Flèche", d'un public où abondent teen-agers, trentenaires et quadragénaires, dont la vitalité familiale se prouve chaque dimanche par le bruit et le mouvement...
 
C'est André Malraux, croyons-nous, qui a écrit que « le XXIe siècle serait un siècle religieux » : dans le La Flèche d'aujourd'hui, cela se vérifie sur fond de conviction, de ferveur joyeuse et de respect de chacun.
Les personnes désireuses d'approfondir l'histoire de l'Eglise catholique à La Flèche des origines à nos jours pourront consulter entre autres ouvrages récents:
  • Du Collège royal au Prytanée militaire, Quatre cents ans d'éducation à La Flèche (1604-2004), ouvrage collectif de 7 auteurs, publié sous l'égide de l'Association Amicale des Anciens Elèves du Prytanée militaire, Nancy, Bialec, 2004.
  • Un Fléchais dans la Révolution (1789-1805), Mémoires du chirurgien Charles Boucher, publiés par Alain de Dieuleveult, reprographie, La Flèche, 2002.
  • Quand La Flèche fonda Montréal,Livre-souvenir,1642-1992,ouvrage collectif de 17 auteurs français et canadiens, La Flèche, Imprimerie Fléchoise, 1992.
  • Alain de Dieuleveult, Histoire de la Providence (1806-1990), La Flèche, Imprimerie Fléchoise, 1991.
  • Pierre Schilte, La Flèche intra-muros, Cholet, Farré et fils, 1980, et La Flèche extra-muros, Cholet, Farré et fils, 1981.
  • Daniel Potron, La Flèche d'hier à aujourd'hui, 3 volumes, La Flèche, Imprimerie Fléchoise, 1986, 1988 et 1989.